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Pourquoi le DUERP est-il si mal compris et utilisé ?

Dernière mise à jour : 26 mars


Le document unique d’évaluation des risques professionnels (DUERP) est obligatoire dans toutes les entreprises.

Pourtant, malgré son importance dans la prévention des risques professionnels, il reste souvent mal compris, peu approprié et difficilement exploité.


La très grande majorité des entreprises que je rencontre ne savent pas vraiment quoi faire du DUERP :

Un document rempli une fois, rarement mis à jour, parfois externalisé, et finalement peu utilisé dans le pilotage de la prévention.

Ce constat n’est pas isolé. Il est largement documenté par les travaux institutionnels.


Les données du ministère du Travail (DARES, 2024) montrent que la majorité des entreprises ne respectent pas la règlementation concernant le DUERP (mise à jour annuelle, mention des RPS et information des salariés) :


DUERP à jour

Parmi les DUERP, part de ceux qui…

intègrent les RPS

sont portés à la connaissance du personnel

Agriculture, sylviculture et pêche

59 %

18 %

82 %

Industrie

57 %

48 %

69 %

Construction

60 %

37 %

71 %

Services

43 %

52 %

78 %

Secteur privé

46 %

47 %

77 %


Un rapport de la Cour des comptes (2022) souligne que, lorsqu'il existe, le DUERP est souvent considéré comme “une contrainte administrative formelle” qui ne suscite “aucune réflexion ou action concrète au sein de l’entreprise”

Dans une étude récente, l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS), en 2023, fait le même constat : beaucoup d’entreprises “s’acquittent de la réalisation du DUERP comme d’une formalité administrative, détachée de l’enjeu de la prévention de la santé au travail“.


Autrement dit : le DUERP structure très peu la prévention.


Pour comprendre pourquoi, il faut revenir à la logique sur laquelle il repose, et aux évolutions de la notion même de risque professionnel.


Un modèle initial fondé sur une quantification du risque


Le DUERP repose, à son origine, sur une logique relativement claire :

Objectiver les risques professionnels pour pouvoir les hiérarchiser, puis orienter la prévention vers les situations les plus accidentogènes.


Cette approche s’inscrit dans une vision “réaliste” et scientifique du risque.

Le risque est envisagé comme une réalité objectivable, qu’il serait possible de mesurer à partir de critères comme la fréquence et la gravité.

L’idée est simple : plus un risque est fréquent et grave, plus il doit être traité en priorité.


Ce modèle suppose cependant deux conditions essentielles.


La première est de disposer d’un recul statistique suffisant. 

Évaluer la probabilité d’un accident du travail ou d’une maladie professionnelle implique de pouvoir observer la répétition d’événements comparables, dans des situations de travail relativement stables.

Cette condition peut être remplie dans certains environnements structurés, avec des process stabilisés et des volumes d’activité importants. Mais elle est rarement réunie dans la majorité des entreprises. Dans les petites structures, les événements sont trop rares pour produire des statistiques fiables. Dans des environnements plus évolutifs, les situations de travail changent rapidement, ce qui rend les données disponibles rapidement obsolètes.


La seconde condition est celle de l’expertise

Produire une évaluation quantitative des risques pertinente suppose de maîtriser les outils, de comprendre les biais, et de savoir interpréter les données. Cette compétence est rarement disponible en interne.


Dans les faits, j’observe que cela conduit très souvent à externaliser la réalisation du DUERP.

Le document unique est alors produit par un prestataire, mais peu approprié par l’entreprise. Il devient difficile à mettre à jour, et encore plus à utiliser comme un véritable outil de prévention.


Une évolution des connaissances qui transforme la notion de risque


Au cours des dernières décennies, les connaissances sur les lien entre santé et travail se sont fortement développées.


Les recherches ont montré que les accidents du travail et les maladies professionnelles résultent rarement d’un facteur unique.

Ils sont le produit de l’imbrication de plusieurs dimensions : un trouble musculo-squelettique (TMS), par exemple, ne relève pas uniquement de la manutention ou des gestes répétitifs. Il peut être lié à l’organisation du travail (travail de nuit), à l’environnement (bruit, température, éclairage), aux contraintes psychosociales (pression temporelle, marges de manœuvre) ou encore aux tensions relationnelles.


Un risque, au sens strict, ne désigne pas une réalité observable.

Il correspond à la possibilité de survenue d’un dommage. Sa concrétisation est toujours singulière :

Elle prend la forme d’un accident ou d’une maladie, qui résulte d’une combinaison spécifique de facteurs.

Ce n’est qu’a posteriori, à travers une enquête après accident du travail ou maladie professionnelle, qu’il est possible d’identifier les éléments qui ont concouru à sa survenue.


Dans ce contexte, le risque devient plus difficile à évaluer.


Ce déplacement est important.

Il conduit à passer d’une logique centrée sur le calcul du risque (probabilité d’un dommage) à une logique centrée sur l'inventaire des facteurs de risque (conditions d’exposition).


Il est d’ailleurs renforcé par des dispositifs comme le compte professionnel de prévention (C2P), qui repose précisément sur l’identification et la traçabilité de l’exposition à certains facteurs de risques professionnels.


Un décalage entre les outils du DUERP et les pratiques actuelles


Les outils utilisés dans le DUERP restent largement construits sur une logique obsolète qui cherchent à quantifier des risques à partir de critères comme la fréquence et la gravité.

Or, les obligations et les approches évoluent.


Face aux limites de ces modèles, les démarches s’orientent aujourd’hui vers une logique plus opérationnelle, centrée sur l’identification des facteurs de risque, en lien avec la médecine du travail.

Des outils comme OiRA, par exemple, proposent des grilles permettant de repérer la présence ou l’absence de facteurs, plutôt que d’en estimer la probabilité.


Cette approche est plus accessible et mieux adaptée à la réalité des entreprises, notamment lorsqu’il n’existe pas de données statistiques solides.

Dans ce cadre, la hiérarchisation des actions de prévention ne repose plus uniquement sur un calcul.

Elle passe davantage par le dialogue social, notamment au sein du CSE, qui permet de croiser les points de vue et de prioriser les actions à partir du terrain.


S’il devait être conçu aujourd’hui, le DUERP s’appellerait sans doute autrement : un "document unique d’exposition aux facteurs de risques professionnels".

Ce glissement ne relève pas seulement du vocabulaire. Il traduit un changement profond : passer d’une logique de calcul à une logique de compréhension du travail réel.


Et c’est précisément là que se situe, aujourd’hui, la difficulté d’appropriation du DUERP. Tant que les entreprises chercheront à “remplir un document” plutôt qu’à analyser leurs situations de travail, le DUERP restera une obligation administrative de plus.


À l’inverse, dès qu’il est utilisé comme un outil d’analyse du travail réel, en lien avec le terrain, les salariés et le dialogue social, il redevient ce qu’il aurait toujours dû être : un levier central de la prévention.


 
 

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